RENCONTRE INATTENDUE
" J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour
Léon à ses cousines et à ses amies.
Et moi, je ne l'aime pas du tout, dit Sophie.
JEAN: Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle.
SOPHIE: Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette
forêt. Je n'aime pas quand on y va.
LÉON: Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y
amuse toujours beaucoup.
SOPHIE: Toi, tu t'y amuses c'est possible; mais je te réponds
que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué
étouffer dans le creux de l'arbre
LÉON: Oh ! mais c'était ta faute.
SOPHIE: Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai
manqué tout de même d'y étouffer.
LÉON: Est-ce que tu était bien mal dans cet arbre ?
SOPHIE: Comment, si j'y étais mal ? Puisque je te dis que
j'étouffais.
LÉON: Tu ne pouvais pas étouffer ! Tu avais de l'air
par le haut.
SOPHIE, avec impatience: Mais j'étais tout au fond, le corps
serré par l'écorce.
LÉON: Ah bah ! Je m'en serais bien tiré, moi.
SOPHIE: En vérité ! j'aurais voulu t'y voir.
LÉON: Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en
sortir, je t'en réponds.
JEAN, avec ironie: Tu te vantes, mon brave.
JACQUES: Rien de plus facile que d'essayer; allons à la
forêt, monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne
t'aiderons pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu?
LÉON, embarrassé: Je le ferais certainement,
si
si
JACQUES, riant: Si quoi ?
LÉON, embarrassé: Si je ne craignais d'effrayer
mes cousines, qui pourraient croire.. qui pourraient
craindre
JACQUES: Craindre quoi ? puisque tu es si brave.
LÉON: Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi, qui me conseilles de
le faire ?
JACQUES: Parce que je crois, moi, que c'est très-dangereux, et
j'aurais peur.
LÉON, avec ironie: Peur, toi qui fais toujours le brave! toi
qui te précipites toujours au milieu des dangers qui
n'existent pas, pour te donner la réputation d'un
Gérard tueur de lions ! Tu aurais peur, toi, Jacques le
téméraire, le batailleur !
JEAN: Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le
vrai courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le
danger, et non pas à le braver inutilement.
LÉON: Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux
que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le
creux de l'arbre
Seulement
il faut que je demande la
permission à papa.
JEAN: Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière
d'avoir raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas
faire.
LÉON: Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y
a aucun danger. Vous allez voir.
Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son
papa, qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en
demandant à Léon ce qu'il voulait.
LÉON: Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans
la forêt du moulin avec mes cousines.
M. DE RUGÈS: Pour quoi faire ?
LÉON: Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans
lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre
jour.
M. DE RUGÈS, souriant: Mais ne crains-tu pas, si tu
entres dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir ?
LÉON: Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le
défendez, je ne le ferai pas.
M. DE RUGÈS: Non, non, je ne te le défends pas, je te
recommande seulement d'être prudent.
LÉON, inquiet: Papa, si vous craignez le moindre
accident, je ne l'essayerai certainement pas; je serais bien
fâché de vous causer quelque inquiétude. Je dirai
à mes cousines, à Jean et à ce petit moqueur de
Jacques, que vous ne trouvez pas la chose raisonnable.
M. DE RUGÈS: Mais pas du tout, pas du tout. Essaye, je ne
demande pas mieux. J'irai même avec vous pour être
témoin de ton acte de courage
. inutile c'est vrai, mais
qui fera taire les mauvaises langues qui t'accusent de
poltronnerie.
LÉON, abattu :Papa, je vous remercie
j'irai
certainement
je n'ai certainement pas peur
j'ai
certainement
certainement
très-envie
de leur
montrer
qu'il n'y a pas de danger
Mais je crains
que
maman ne soit pas contente
ne permette pas
M. DE RUGÈS, impatienté: Sac à papier,
mon garçon, tu n'as as besoin de la permission de ta maman,
puisque je te la donne, moi. Voyons, finissons et mettons-nous en
route. Viens-tu avec nous, Traypi ? ajouta-t-il en se retournant vers
son beau-frère, qui consentit en souriant.
Les enfants qui étaient restés à la porte de la
chambre, étaient un peu inquiets.
" Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne trouvez-vous
pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet arbre
?
M. DE RUGÈS: Chère petite, ton oncle de Traypi et moi
nous avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir
Léon de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le
pousse à cet acte de courage, qu'il n'exécutera pas et
que je ne laisserai pas s'exécuter. Il va être assez
puni par la peur qu'il aura pendant toute la promenade. Le voici qui
descend avec sa casquette; vois comme il est pâle !
CAMILLE: Oh ! on oncle, il me fait pitié; pauvre
garçon, comme il tremble en descendant l'escalier !
Permettez-moi de le rassurer, en lui disant que vous ne le laisserez
pas entrer dans l'arbre.
M. DE RUGÈS: Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette
leçon, dont il a grand besoin, je t'assure. Je te permets
seulement de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas
s'exposer à un pareil danger.
On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le
sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et
tous s'étonnaient que M. de Rugès lui permit de s'y
exposer. Camille alla de l'un à l'autre; à mesure
qu'elle leur parlait, leur tristesse faisait place au sourire; les
visages reprenaient leur gaieté; ils causaient bas et riaient;
ils regardaient Léon d'un air malicieux; tous étaient
contents de cette punition infligée à son mauvais
caractère et à son manque de courage. Léon, qui
n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort,
et restait en arrière, comme pour éloigner le terrible
moment; il allait tristement, la tête basse, le visage
pâle; il répondait par monosyllabes aux compliments
ironique qu'on lui adressait sur sa bravoure. Quand il aperçut
de loin le chêne qui pouvait être son tombeau, sa frayeur
redoubla, et, ne pouvant plus feindre un courage qu'il n'avait pas,
il s'esquiva adroitement et se sauva par un sentier qui donnait dans
le chemin, pendant que les autres continuaient leur route. M. de
Rugès avait bien vu la manuvre de Léon et le dit
tout bas à M. de Traypi.
" Que faire maintenant ? Je ne sais plus comment nous nous tirerons
de là.
M. DE TRAYPI: Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu lui
feras honte de sa poltronnerie; et quand tu l'auras
décidé à grimper sur l'arbre, je
l'arrêterai en te disant que le danger de Sophie a
été très-réel et très-grand
On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient
à s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on
entendit un cri de terreur sortir du buisson où il
était caché. MM. de Rugès et de Traypi
s'apprêtaient à courir de ce côté,
lorsqu'ils virent sortir précipitamment du sentier Léon
criant au voleur, et suivi par un homme misérablement
vêtu, qui tenait un bâton à la main.
L'homme , les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son
vieux chapeau.
" Qu'y a-t-il ? dit M. de Rugès; qui êtes-vous ?
qu'est-il arrivé à mon fils ?
L'HOMME: Je ne saurais vous dire, monsieur, pourquoi le jeune
monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais,
c'est que j'allais au village de Fleurville, qui est dans ces
environs, m'a-t-on dit; que me sentant fatigué, je
m'étais endormi au pied d'un arbre, et qu'en
m'éveillant j'ai vu , à trois pas de moi, ce petit
monsieur blotti près d'un buisson: il ne me voyait pas, et il
ne voyait pas venir non plus une grosse vipère qui touchait
presque à son pied. Je n'avais pas le temps de le
prévenir; au premier mouvement, la vipère l'aurait
piqué; je ne fis ni une ni deux, je m'élançai
sur lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère
eût fait son coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un
cri, tout comme s'il avait été saisi par le diable, et
il a couru comme si le diable courait après lui.
M. de Rugès comprit très-bien que Léon avait
cédé à la frayeur. Déjà fort
abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait
pas pu résister à la terreur que lui causa cet
enlèvement si brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un
brigand.
Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à
Léon et lui faisaient honte de sa conduite, les enfants
examinaient l'inconnu resté au milieu d'eux. Depuis qu'il
avait apparu, Sophie le regardait avec une surprise
mêlée d'émotion; elle cherchait à
recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu
ce visage brûlé par le soleil, cette figure franche et
honnête; il lui semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de
son côté, après avoir regardé
successivement les enfants avait arrêté ses yeux sur
Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage, et fit place
à l'émotion.
" Mamzelle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon,
mamzelle; mais n'êtes-vous pas mamzelle Sophie de Réan
?
- Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois
aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur
son front.. Mais
il y a si
longtemps
si
longtemps
N'êtes-vous pas
le Normand ?
ajouta-t-elle vivement. Oui, je me souviens
le Normand.
L'HOMME: C'est bien moi, mamzelle. Et comment avez-vous
échappé au naufrage ? Je vous croyais perdue avec votre
papa.
SOPHIE, avec attendrissement: Papa m'a sauvée, je ne sais plus
comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre cousin
Paul, qui était resté près du capitaine.
L'HOMME: Oh ! mamzelle de Réan, que je suis donc heureux de
vous retrouver ! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite
mamzelle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était
pleine de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma
chère Normandie ?
Les enfants étaient restés stupéfaits de cette
reconnaissance de Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son
naufrage. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi cet homme
l'appelait Mlle de Réan. Ils ne la connaissaient que sous le
nom de Fichini.
Léon paraissait très-honteux de ce qui s'était
passé. Il osait à peine lever les yeux sur son
père, qui le regardait d'un air froid et mécontent. Il
fut donc très-satisfait de voir l'attention
générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu.
Sophie continua à interroger celui qu'elle appelait le
Normand.
SOPHIE: Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul a-t-il
péri avec le vaisseau ?
L'HOMME: Non, mamzelle de Réan. Quand le commandant vit que
les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup
de monde avait péri, qu'il ne restait plus personne sur le
bâtiment, il me gronda de ne pas m'être sauvé avec
les autres. Je lui dis que je ne quitterais ni mon commandant ni mon
bâtiment. Il me serra la main, regarda d'un air attendri votre
petit cousin qui pleurait tout bas et se tenait collé contre
lui. " À notre tour, mon Normand me dit-il. Tâchons de
nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une heure.
" Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long; en dix minutes
nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce que je
pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le
commandant avait sa boussole, une hache passée à la
ceinture. Nous mîmes à l'eau le radeau. Le commandant
sauta dessus avec M. Paul dans ses bras; je coupai la corde qui
l'attachait au vaisseau; il pouvait s'engloutir d'un moment à
l'autre. J'avais mis des rames sur le radeau, et je me mis à
ramer. Le commandant essuya une larme qui lui troublait la vue depuis
qu'il avait abandonné le bâtiment. Il regarda autour de
nous : on n'y reconnaissait rien; il examina les étoiles qui
commençaient à briller et parut content. " Nous ne
sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand, mais pas
trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las, je te
relèverai de faction. "
SOPHIE: Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il, que disait-il?
L'HOMME: Ma foi, mamzelle, je n'y faisais pas grande attention, faut
dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le commandant le
caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne l'abandonnerait
pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi je ramais avec le
commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le jour le
commandant cria : Terre ! Je sautai sur mes pieds, et je vis que nous
approchions de ce qui me parut être une île. Nous
abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et
boisé; et c'est comme cela que le bon Dieu nous a
sauvés.
SOPHIE: Mais Paul n'est donc pas mort ? Où est-il ? Qu'est-il
devenu? L'HOMME: Voilà ce que je ne puis vous dire, mamzelle.
Les sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard, ils
emmenèrent le commandant et M. Paul d'un côté, et
moi de l'autre. Je leur ai échappé, et j'ai bien
cherché mon brave commandant, mais je n'en ai pas
retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en ont
fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans
dans les bois; j'ai enfin été ramassé par un
vaisseau anglais. Ces brigands m'ont ballotté pendant six mois
avant de me mettre à terre; il m'ont enfin
débarqué au Havre, et je suis revenu au pays pour y
chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus retrouvés,
et je continue à battre le pays pour tomber sur leur
piste.
" Pauvre Paul ! " dit Sophie en s'essuyant les yeux.
M. de Rugès et M. de Traypi avaient écouté avec
un grand intérêt le court récit du Normand.
Pendant que ces messieurs l'interrogeaient sur ses aventures, les
enfants entourèrent Sophie.
MARGUERITE: Tu as donc fait naufrage ?
MADELEINE: Ta maman et ton papa se sont noyés ? Comment, toi,
as-tu été recueillie ?
JACQUES: Qui est ce Paul dont tu parles ?
CAMILLE: Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela ?
LÉON: Pourquoi cet homme t'appelle-t-il mademoiselle de
Réan ?
JEAN: Je ne savais pas que tu eusses été si
malheureuse, ma pauvre Sophie.
Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à
tous ensemble.
SOPHIE: Oui, j'ai été très-malheureuse. Je n'en
ai jamais parlé, parce que papa et ma belle-mère
m'avaient défendu de jamais leur rappeler le passé.
J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par l'oublier.
J'avais à peine quatre ans, quand tout cela est
arrivé.
LÉON: Tu nous raconteras tout, bien en détail, n'est-ce
pas, Sophie ? Cela nous amusera beaucoup.
JEAN: Pas du tout, tu ne nous diras rien, ma pauvre Sophie; tous ces
souvenirs te feraient trop de peine.
SOPHIE: Merci, Jean; mais il y a si longtemps que ces choses se sont
passées, que je puis en parler sans tristesse. Tout en
marchant, je vous raconterai ce dont je me souviens.
JEAN: Pourquoi le Normand t'appelle-t-il mademoiselle de Réan
?
SOPHIE: Parce que c'était mon nom quand je suis
née.
MARGUERITE: Comment, quand tu es née ? Et comment as-tu pu
changer de nom depuis ?
CAMILLE: Attendez ! Je me souviens, en effet, que lorsque nous
étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta
maman, qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et
une tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était
ton cousin. * (Voir "Les Malheurs de Sophie"). SOPHIE:
Précisément; et, après trois ans d'absence, je
suis revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai
retrouvé Marguerite, que je ne connaissais pas et qui
demeurait chez vous.
JACQUES: Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini ?
SOPHIE: Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en
Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a
laissé une grande fortune, à la condition qu'il
prendrait son nom.
JACQUES: C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de
Réan.
SOPHIE: Mais qu'est devenu mon pauvre Paul ? D'après ce que
m'a dit le Normand, il est possible qu'il vive encore.
LÉON: C'est impossible; depuis cinq ans.
JEAN: Ce n'est pas du tout impossible, puisque le Normand est
revenu
LÉON: Le Normand n'est pas un enfant.
JEAN: Mais Paul était avec le commandant.
LÉON: Il est probable que les sauvages les ont
mangés.
Sophie poussa un cri d'horreur.
" Tais-toi donc, Léon, dit Jean avec colère; tu
as l'air de chercher tout ce qui peut affliger davantage la pauvre
Sophie.
LÉON, avec humeur: On ne peut donc pas parler, maintenant
?
JEAN: Non, on doit se taire, quand on n'a que des choses
désagréables à dire.
Sophie pleurait; Jacques l'embrassait et lançait à
Léon des regard furieux. Camille, Madeleine, Marguerite et
Jean consolaient et rassuraient de leur mieux Sophie, tout en
regardant Léon d'un air de reproche.
Ils finirent par la persuader que son cousin vivait et qu'il
reviendrait bientôt. Léon restait à
l'écart, regrettant ce qu'il avait dit, mais ne voulant pas le
faire voir.
" Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux
très-ému, rentrons à la maison. Ne parlez pas
à Mme de Rosbourg de la rencontre que nous avons faite de ce
brave homme. Je la préparerai à le voir.
CAMILLE: Pourquoi cela, mon oncle ? est-ce qu'il connaît Mme de
Rosbourg ?
M. DE TRAYPI: Cet homme est le nommé Lecomte, employé
à bord de la Sybille avec le commandant de Rosbourg
et
- Avec mon pauvre papa ! s'écria Marguerite. Oh ! laissez-moi
lui parler, lui demander des détails sur papa. "
Le Normand s'approcha, à un signe de M. de Traypi.
" Voici, lui dit-il, la fille de votre commandant.
- La fille de mon commandant, de mon cher,
vénéré commandant ! " s'écria le
Normand.
Et, saisissant Marguerite, il lui donna trois ou quatre gros baisers
avant qu'elle eût le temps de se reconnaître.
" Pardon, mamzelle, dit-il en la posant à terre. C'est le
premier mouvement, ça; je n'en ai pas été
maître. Mon pauvre commandant ! Si je pouvais lui donner ma
place ! Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle !
- Vous aimiez donc bien mon pauvre papa ? lui dit Marguerite en
essuyant ses yeux pleins de larmes.
LECOMTE: Si je l'aimais ! si je l'aimais ! Ah ! mamzelle, j'aurais
donné on sang, ma vie, pour mon brave commandant ! Et de
penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins
de sauvages !
- M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous
nommiez Lecomte, dit Marguerite, et vous-même vous disiez que
vous cherchiez votre femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille
qui s'appelle Lucie ?
LECOMTE: Oui, mamzelle; Lucie, qui doit avoir quatorze à
quinze ans à présent. Est-ce que vous la
connaîtriez par hasard ?
MADELEINE: Mais alors elles sont ici dans le village; ce sont elles
qui demeurent dans la maison blanche.
À cette nouvelle inattendue, le Normand sembla fou de joie. Il
se mit à courir en appelant sa femme et sa fille; puis il
songea qu'il ne connaissait pas le chemin du village; il revint en
courant, se jeta à genoux, ôta son chapeau, fit un signe
de croix, se précipita vers Marguerite qu'il embrassa encore
une fois, serra les mains de Sophie à la faire crier, supplia
qu'on le menât à sa femme et à sa fille.
" Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit M. de
Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie sans
qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les
tuer.
Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous croient
mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous
revoir.
LECOMTE: C'est vrai, monsieur, c'est vrai ! Je suis fou, je suis
bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel
bonheur ! Que Dieu est bon et comme il récompense bien ma
patience ! Depuis cinq ans, je lui demande matin et soir de me faire
retrouver ma femme et ma fille. Et voilà qu'en un jour je les
retrouve, avec la fille de mon commandant, et puis cette pauvre
mamzelle de Réan
N'allons-nous pas nous mettre en route,
messieurs, mesdemoiselles ? C'est que, voyez-vous, quand on a
été cinq ans à demander les siens au bon Dieu et
qu'on les sent si près, on ne tient plus en place. Je
marcherais, je courrais comme un cerf. Il me semble que je ferais six
lieues à l'heure.
- Partons " répondirent ensemble MM. de Rugès, de
Traypi et tous les enfants.
Les enfants marchèrent tous aussi vite que le leur
permettaient leurs petites jambes. Le Normand, voyant la pauvre
petite Marguerite rester en arrière, malgré les efforts
de Jacques pour la soutenir et la faire marcher du même pas que
les autres, la saisit dans ses bras et la porta ainsi jusqu'à
l'entrée du village.
Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins tout en
marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même
forêt du moulin une petite fille désolée, parce
que sa maman était malade et mourait de faim; comment Mme de
Rosbourg les avait secourues et établies dans la maison
blanche du village * (Voir "Les petites filles modèles"),
quand elle avait appris que le mari de cette femme, qui s'appelait
Lecomte, avait été embarqué sur le
bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, qui était
une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa mère,
que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre incapable
d'aucun travail suivi : elle filait et faisait du linge chez elle
pendant que Lucie allait en journées pour coudre, repasser,
savonner.
Quand on fut arrivé à l'entrée du village,
à cent pas de la maison blanche, MM. de Rugès et de
Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter; les enfants
restèrent près de lui pour le distraire et le retenir,
pendant que ces messieurs allaient préparer la femme Lecomte
du retour de son mari.
Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces
messieurs; il répondait à peine aux questions des
enfants, lorsqu'une jeune fille de quatorze à quinze ans se
trouva près d'eux; elle venait d'un chemin creux bordé
d'une haie, qui aboutissait à celui où attendaient
Lecomte et les enfants.
" Lucie ! s'écria Marguerite
- Lucie, quelle Lucie ? demanda d'une voix basse et tremblante le
pauvre Lecomte, qui croyait reconnaître sa fille et dont le
visage était d'une pâleur effrayante.
- Bonjour, mesdemoiselles, bonjour, messieurs. dit Lucie faisant une
révérence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu
! Qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arrivé un
malheurs ? Vous avez tous l'air si effrayé que cela me fait
peur. "
Camille fut la première à se remettre.
" Non, Lucie, il n'est rien arrivé de malheureux; ne t'effraye
pas lui dit-elle.
- Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air
tout drôle ? Apercevant Lecomte: Ah! vous avez un
étranger avec vous ? N'aurait-il pas besoin d'un verre de
cidre et d'une croûte de pain ? Est-ce cela qui vous embarrasse
?
- Lucie ! " s'écria Lecomte d'une voix étranglée
par l'émotion.
Lucie tressaillit, regarda l'étranger avec surprise; elle
rougit, pâlit.
" Non, dit-elle, ce n'est pas possible
Je crois
reconnaître
Mais non, non
ce ne peut
être
Serait-ce ?
- Ton père ! s'écria Lecomte en
s'élançant vers elle et la saisissant dans ses
bras.
- Mon père ! mon père ! répéta Lucie en
se jetant à son cou. O mon père, quelle joie ! quel
bonheur ! Mon père, mon cher , mon bien-aimé
père !" Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait
en couvrant sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette
scène avec attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de
regarder, d'embrasser son enfant, que six années d'absence lui
avaient rendue plus chère encore. Lucie était fort
grandie et embellie, mais il lui trouvait le même visage.
" Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu
pu me reconnaître !
LUCIE: Mon bon père, vous n'êtes pas bien changé
non plus. J'ai tant et si souvent pensé à vous ! C'est
comme si vous étiez parti de la veille. "
Se souvenant tout à coup de sa mère :
" Ah ! ma pauvre mère ! Ne voilà-t-il pas que je
l'oublie dans mon bonheur de vous revoir ! Vite, que je coure lui
dire
"
Et Lucie allait s'élancer vers la maison blanche, mais son
père lui saisit le bras, et la retenant fortement:
" Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans ménagement.
Ces messieurs y sont; va voir si c'est bientôt fait et quand il
me sera permis de serrer contre mon cur ta mère, ma
Lucie, ma chère femme, ma bonne et sainte femme, que j'a bien
pleurée, va. "
Lucie promit à son père d'être bien raisonnable,
bien calme; et courant de toutes ses forces vers la maison, elle y
entra toute haletante, mais si joyeuse, si éclatante de
bonheur, que sa mère la regarda avec surprise.
" Maman, chère maman, dit Lucie en se jetant à son cou,
que je suis contente, que je suis heureuse!
- Contente ? heureuse ?
Qu'y a-t-il donc ? "
Elle regarde avec inquiétude Lucie, qui ne peut retenir ses
larmes, puis MM. de Rugès et de Traypi.
" Heureuse ! et tu pleures ? et ces messieurs me parlaient tout
à l'heure de bonheur, de retour
de
Ah! je crois
comprendre !
On a des nouvelles !.. des nouvelles
de ton
père ! "
Lucie ne répondait pas; elle embrassait sa mère, riait,
pleurait.
FEMME LECOMTE: Mais réponds, réponds donc.. Messieurs,
par pitié, dites-moi.. Lucie, parle. Ton père ?
- Est près de toi, ma femme, ma Françoise ! "
s'écria Lecomte qui avait suivi Lucie.
Il s'était approché de la porte restée ouverte,
il avait tout entendu et, n'ayant pu contenir son impatience, il
s'était élancé vers sa femme quand il la crut
suffisamment préparée à le revoir. Il la saisit
dans ses bras, et poussa un cri d'effroi en la voyant pâle et
inanimée.
" Je l'ai tuée; je l'ai tuée ! cria-t-il. Messieurs, ma
Lucie, faites-la revivre. Sot animal que je suis de n'avoir pu
attendre quelques instants encore. Mais aussi, c'était trop
fort ! Savoir sa femme à deux pas de soi et ne pouvoir
l'embrasser après six ans d'absence, c'est trop pour la force
d'un homme
Ma Françoise, ma chère femme, reviens
à toi; regarde-moi, parle-moi. C'est moi, ton mari. "
Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de
Rugès la fit étendre par terre, et lui jeta quelques
gouttes d'eau au visage. Lecomte, à genoux près d'elle,
soutenait sa tête dans ses mains; Lucie à genoux de
l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes de sa
mère, et en mouillait ses lèvres.
Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux,
regarda Lucie, lui sourit, puis, se sentant soutenue du
côté opposé, elle tourna la tête, regarda
son mari, et, faisant un effort pour se soulever, se jeta à
son cou et sanglota.
" Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous
sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la
présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.
"
Et sans faire leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche,
fermant la porte après eux, et emmenant les enfants qui
s'étaient groupés à l'entrée pour voir la
scène de reconnaissance.
On parla peu au retour; chacun était touché et attendri
du bonheur de ces braves gens. Les événements si
inattendus de la journée avaient vivement impressionné
les enfants; la rencontre de Lecomte avait presque fait oublier la
vanterie et la poltronnerie de Léon. Sophie cherchait à
rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses amis; son
naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa tante, de
son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les dangers
qu'elle avait courus, le second mariage de son père suivi de
si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance,
les mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces
événements se représentèrent si vivement
à son souvenir, qu'elle ne comprit pas comment elle avait pu
les oublier et n'avait jamais éprouvé le désir
d'en parler.
En approchant du château, MM. de Rugès et de
Traypi recommandèrent encore aux enfants de ne pas parler
à Mme de Rosbourg du retour de Lecomte, avant qu'ils le lui
eussent appris eux-mêmes avec ménagement, de crainte du
saisissement que pouvait occasionner cette espérance.
" Car, dit M. de Traypi, il est très-possible que M. de
Rosbourg et Paul aient pu s'échapper de leur côté
comme l'a fait Lecomte. D'après le peu qu'il m'a
raconté, les sauvages qui les ont pris ne sont pas
féroces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des
Européens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles
à leur vie sauvage. "
Les enfants promirent de ne rien dire qui pût attrister ou
émouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrèrent chez eux,
Léon heureux d'échapper aux reproches de son
père, tous les autres fort préoccupés des
espérance que devait éveiller le retour de
Lecomte.