" La prise de Sébastopol, si glorieuse pour nos armes, et l'incendie d'une partie de cette ville par le prince Gortschakoff, ont remis en circulation le nom de Théodore Rostopchine, le fameux destructeur de Moscou. Ce Tartare, que vous vous représentez peut-être sous les traits les plus farouches et les plus terribles, était un homme du monde élégant, un homme d'esprit original, un auteur dramatique fécond, qui improvisait des comédies pleines de sel et de verve , - dont il régalait ses amis en petit comité. Une seule, Les Faux Bruits , fut jouée avec grand succès sur le théâtre de Moscou, Rostopchine jeta les autres au feu dans une rechute d'humeur incendiaire.
Une dame lui demandant un jour l'histoire de sa vie, il écrivit et lui envoya les pages suivantes, qui rappellent la gaieté de Gramont et l'humour de Sterne.
Écrits en dix minutes.
En 1765 , le 12 mars, je sortis des ténèbres pour être au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de quoi.
On m'apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. A force d'être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque dépareillée dont j'ai gardé la clef.
Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient les habits étroits, par les femmes, par l'ambition, par l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les souvenirs.
J'ai été privé de trois grandes jouissances de l'espèce humaine : du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.
A trente ans j'ai renoncé à la danse ; à quarante ans à plaire au beau sexe ; à cinquante ans, à l'opinion publique, à soixante ans à penser, et je suis devenu un vrai sage, ou un égoïste, ce qui est synonyme.
Je fus entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté.
N'ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut. Cela me procura quelques jouissances et beaucoup d'ennemis.
J'ai été très-sensible à l'amitié, à la confiance, et si je fusse né pendant l'âge d'or, j'aurais été peut-être un bon homme tout à fait.
Je n'ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage. Je n'ai jamais recommandé ni cuisinier ni médecin ; par conséquent je n'ai attenté à la vie de personne.
J'aimais les petites sociétés, une promenade dans les bois. J'avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m'attristait souvent. En couleurs, c'était le bleu ; en manger, le buf au raifort ; en boisson, l'eau fraîche ; en spectacle, la comédie et la farce ; en hommes et en femmes, les physionomies ouvertes et expressives. Les bossus de deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai jamais pu définir.
J'avais de l'aversion pour les sots, pour les faquins, pour les femmes intrigantes qui jouent la vertu ; un dégoût pour l'affectation ; de la pitié pour les hommes teints et les femmes fardées ; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe ; de l'effroi pour la justice et les bêtes enragées.
J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, où j'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets.
Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui régissent l'Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique, je n'ai par conséquent rien à démêler avec Rothschild, Metternich et Rossini.
Ci on a posé,
Pour se reposer
Avec une âme blasée,
Un cur épuisé
Et un corps usé,
Un vieux diable trépassé.
Mesdames et messieurs, passez.
Chien de public ! organe discordant des passions, toi qui
élèves au ciel et qui plonges dans la boue, qui
prônes et calomnies sans savoir pourquoi ; image du tocsin,
écho de toi-même ; tyran absurde échappé
des Petites-Maisons* ; extrait des venins les plus subtils et des
aromates les plus suaves ; représentant du diable
auprès de l'espèce humaine ; farce masquée en
charité chrétienne ! public que j'ai craint dans ma
jeunesse, respecté dans l'âge mur et
méprisé dans ma vieillesse, c'est à toi que je
dédie mes Mémoires, Gentil public ! enfin, je suis hors
de ton atteinte, car je suis mort, et par conséquent sourd,
aveugle, muet. Puisse-tu jouir de ces avantages pour ton repos et
pour celui du genre humain !
* "Petites-Maisons: Nom donné autrefois à un
hôpital de paris où l'on enfermait des
aliénés" (Dictionnaire Français
Illutré et Encyclopédie Universelle de B.-
Dupiney de Vorepierre - 1868)
Théodore Rostopchine avait son franc-parler avec les czars, ses maîtres, aussi bien qu'avec le public. Témoin cette anecdote, relevée par M. Hippolyte Lucas dans l'ancien Mercure de France.
Un jour, l'empereur Paul était au milieu d'un cercle nombreux, où se trouvaient plusieurs princes russes avec le comte Rostopchine, son ministre favori. "Dites moi, demanda-t-il brusquement à celui-ci, pourquoi n'êtes vous pas prince ? " Après un moment d'hésitation sur cette singulière demande, le comte répondit : - " Votre majesté impériale me permettra-t-elle de lui en dire la véritable raison, - sans doute. - C'est que celui de mes aïeux qui vint de Tartarie (car il était tartare au fond et il l'a prouvé) s'établir en Russie y arriva en hiver. - Eh ! que pouvait faire la saison au titre qu'on lui donna ? - C'est que lorsqu'un seigneur tartare paraissait pour la première fois à la cour, le souverain lui donnait le choix entre un pelisse et le titre de prince. Mon aïeul arriva dans un hiver rigoureux, et eut le bon esprit de préférer la pelisse. "
Paul rit beaucoup de cette réponse ; puis, s'adressant aux princes présents. " Allons, Messieurs, félicitez-vous de ce que vos aïeux ne soient pas arrivés en hiver. "
Encore une boutade de Rostopchine. C'est lui qui disait à Paris, en 1817 ; " Je suis venu en France pour juger par moi-même du mérite réel de trois hommes célèbres : Fouché, duc d'Otrante, le prince de Talleyrand et le comédien Potier. Ce dernier seul me paraît à la hauteur de sa réputation. "
(Cet article, entièrement tiré du Musée des Familles de décembre 1855 est simplement signé P.-C. Il s'agit sans doute de Pitre-Chevalier, rédacteur en chef de cette publication).
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