...un magasin spécial
s'est ouvert à deux pas de la rue Louis-le-Grand. Là on
vend des trousseaux complets pour les poupées de telle ou
telle taille centimétrique, comme, rue de la Paix, on trouve
tout prêts des vêtements de tel ou tel âge
enfantin. Le magasin est monté avec le plus grand
sérieux, et croyez qu'on y vide aisément sa bourse.
Nous avons vu un costume de mariée pour une
poupée-Huret de 35 centimètres, si brodé
et tellement garni de dentelles; qu'on en demandait 1,200 francs! Et
ces marchands ont eu raison de fabriquer cette extravagance; car il
s'est trouvé un prodigue (pour l'acquérir). On vend une
foule de choses dans cette boutique, et la poupée la plus
difficile en sortirait ravie!
En effet, aucun détail de la toilette féminine ne
manque à ces diminutifs dispendieux. Le linge de corps y
remplit des commodes de palissandre, et une poupée qui ne
prend pas là son armoire à glace toute garnie de
fanfreluche, est assurément une poupée de bien petite
maison. Il y a des ombrelles qui coûtent jusqu'à 15
francs plus cher que l'ombrelle humaine! Si vous voyiez les chapeaux
à bavolets les pèlerines de guipure, les mantelets
soutachés, les petits brodequins cambrés dans lesquels
on cherche à fourrer les pieds plats de ces pleines de son! On
livre les confections toutes faites, ou on les entreprend sur mesure.
J'ai vu apporter une poupée de maison comtale qui avait
absolument besoin d'une robe de tulle anglais, brodée de soie
plate, pour un bal d'enfants et de poupées, qui avait lieu le
soir. Il le fallait! Vingt doigts s'y sont mis; cela a
coûté 20 francs, mais cette tête de cire a
été servie!
Ce magasin est véritablement incroyable, et si
sérieusement tenu, que c'en est que plus risible. Il y a des
crinolines comme pour les mamans et le magasin est divisé en
départements: là le linge, là les modes, plus
loin les accessoires, et jusqu'aux bijoux... oui, les faux et les
vrais: colliers d'or, bracelets de perles, c'est insensé! ...
Il y a le département des meubles et des étoffes
à meubles. On poursuit les moindres détails, jusqu'aux
plus ridicules; toilettes, miroirs, pots à eau et tous les
pots... J'ai entendu un piano sur lequel on joue des airs en se
servant d'un cure-dent en guise de doigt.
Voilà comment le commerce parisien sait tout exploiter, et
développer le goût de dépenses les plus
singulières.
"André", chroniqueur du Courrier de Paris dans
Le Monde Illustré du 13 juin 1857